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Témoignages

Témoignage d’Audrey – Paris

Les conséquences d’un abus et/ou de la maltraitance diffèrent selon les individus. La question se pose de façon aiguë chez la femme enceinte qui se trouve dans une situation de fragilité affective liée à son état.
Je ne peux parler que de mon cas, qui est bien loin de représenter l’ensemble des cas de figure, mais qui, je pense, illustre bien comment bon nombre d’accouchements pourraient se dérouler « normalement » si le personnel soignant avait été mieux préparé à accompagner des personnes comme moi.
Pour définir le cadre de l’exemple, je dois préciser que j’ai été abusée par mon père, médecin généraliste, jusqu’à l’âge de trois ans environ, ce dont je n’ai pas de souvenirs directs, mais qui a été avéré par ma mère, infirmière libérale. Parallèlement, la maltraitance s’est traduite, entre autres, par des somnifères à la place du biberon la nuit, un délaissement certaines soirées et le matin, et plus largement, par la place ambiguë que j’occupais qui n’était pas la mienne et que ma mère me faisait payer très cher.
Après une enfance et une adolescence sans heurts, cette dernière étant marquée par le décès de mon père d’un cancer, je suis entrée dans l’âge adulte avec un sentiment d’inaptitude à tout. J’avais l’impression que je n’étais pas normale et que je n’arriverais à rien. J’étais en proie à des terreurs nocturnes qui m’empêchaient de dormir et à des angoisses complètement envahissantes que je n’arrivais absolument pas à comprendre. Je suis alors venue au CMP demander l’aide d’un thérapeute.
Ma rencontre avec ma thérapeute a été déterminante dans ma construction, peu à peu elle m’a aidée à dérouler l’écheveau de mon histoire et à sortir de la spirale d’échec et de mise en danger dans laquelle j’évoluais. J’ai rencontré mon mari et sur la base de cette relation forte et positive, nous avons choisi d’avoir un premier enfant.
Bien loin de l’idéalisation de la grossesse que l’on peut lire ou entendre de la bouche de beaucoup de femmes enceintes, ma grossesse s’est révélée une énorme source d’angoisse.
J’avais des problèmes dans mon travail (conséquence aussi de la maltraitance), j’ai passé les premiers mois à pleurer pendant mes heures de travail, jusqu’à ce que ma gynécologue m’arrête pour cause de contractions.
Avoir un enfant me paraissait impossible, au-dessus de mes capacités, ça me rendait triste, ça m’angoissait. J’avais peur de ne pas y arriver. Rien en particulier, mais tout me faisait peur dans le fait d’avoir un enfant. Et pourtant je le désirais. Peut-être est-ce là l’une des manifestations de la maltraitance : l’absence de modèle positif de parent renvoie à une image négative de soi en tant que parent. Et puis la grossesse est censée être un moment privilégié de rapprochement entre une mère et sa fille. Posez la question à une femme enceinte qui se plaint d’être déprimée, peut-être répondra-t-elle que sa mère ne l’encourage pas et qu’elle n’arrive pas à la rassurer. On a besoin infiniment d’être rassurée quand on est enceinte et qu’on a été mal aimée, sur le fait qu’on va y arriver, sur le fait qu’on ne va pas répéter ce qu’on a vécu, et sur notre capacité à aimer.
Mes consultations à l’hôpital étaient catastrophiques : j’étais suivie par un obstétricien devant lequel je passais mon temps à pleurer, morte de honte de ne pas arriver à me tenir et à qui j’exprimais ma peur d’enfant et mon besoin de réparation, sans qu’il le sache. Jusqu’à ce qu’il me dise qu’il ne pourrait m’accoucher dans cet état et qu’il faudrait pratiquer une césarienne. Je souligne au passage l’humiliation que représente le fait d’être traitée comme des bestiaux, on vous demande d’enlever le pantalon, et sans précautions, on vous examine. Cet acte anodin pour un praticien ne l’est pas pour la femme qui est déjà morte de trouille, qui n’arrive pas à se détendre, ce qui augmente sans conteste le malaise qu’elle éprouve. Quand on a fait un bébé, ça paraît incroyable aux yeux du professionnel qu’on puisse avoir des craintes lors de l’examen. Mais moi, personnellement, chaque fois qu’on m’a auscultée, j’ai eu peur d’avoir mal. Peurs irrationnelles certes, si on les compare au fait d’accoucher.
Grâce à ma thérapeute et à l’appui d’une lettre de ma gynécologue, j’ai néanmoins réussi à lui parler, ce qui a eu pour conséquence de laisser une trace dans mon dossier. Et j’ai aussi accepté le fait même d’accoucher, parce que jusque tard j’avais une peur incommensurable d’accoucher. J’avais peur de ne pas y arriver, de ne pas réussir à pousser comme il fallait ou d’avoir trop mal.
Le jour « j », après avoir dépassé le terme, les choses se sont mal passées. Après presque 36 h de travail (on a déclenché mon accouchement le lundi à 11 h et j’ai accouché le mardi à minuit), j’ai fini par avoir une césarienne parce que mon fils se présentait en occiput sacrum. Et il a fallu pour couronner le tout qu’une infirmière de nuit détraquée me dise qu’il y avait des vols de bébés, des toxicomanes qui se promenaient dans le pavillon sans parler de l’incendie qui avait détruit les locaux peu auparavant. J’étais bien sûr clouée au lit…
Bien évidemment, mes angoisses ne sont pas arrêtées là. Mettre au monde un enfant fait partie des révolutions dont chacun doit se débrouiller. Encore faut-il se sentir à même d’assumer ses responsabilités et avoir eu sa part d’enfance pour accepter celle de son enfant. Que chacun de ses pleurs ne rappelle pas les siens, non consolés.
Il y a les doutes normaux que toute maman éprouve sur la façon dont elle tient son enfant, sur les soins qu’elle lui prodigue, savoir s’il a assez mangé, etc. Mais qui s’estompent avec l’expérience.
Et puis il y a celles qui se sentent toujours incapables et mauvaises mères. Celles qui pensent qu’elles ne sont pas à la hauteur, persuadée qu’elles font du mal à leur enfant, et qu’il va mal.
Ma grossesse et les tout premiers mois après ont été l’occasion pour moi de revivre des situations clés de mon histoire d’enfant, en me confondant avec mon fils, mais que je n’ai réussi à surmonter que parce j’étais aidée. Où serais-je aujourd’hui si cela n’avait pas été le cas ? Et c’est probablement parce que je me sentais assez forte pour avoir un deuxième enfant que ma fille est arrivée, dans un tout autre contexte. J’avais rompu les liens avec ma mère. C’est une chose à laquelle le personnel soignant est plus attentif que les pleurs et les peurs inexpliqués. Il est admis qu’une femme enceinte soit fragile si elle n’a pas de mère. Il convient de se poser la question de la présence d’une mère qui n’est pas une mère…
J’ai donc eu le droit à plus de compréhension de la part des sages-femmes. Et puis ce qui changeait tout, c’était d’avoir affaire à des femmes. J’ai vécu ma deuxième grossesse de façon différente, en phase de rupture avec ma mère, j’ai été moins angoissée dès lors que je ne l’ai plus vue. Mais j’éprouvais toujours cette peur de ne pas y arriver… N’ayant pas réussi à accoucher normalement, je n’étais toujours pas certaine d’arriver à pousser correctement, et contrairement à la première fois, j’avais peur de perdre pieds, de perdre la tête. Alors ma thérapeute s’est proposée de venir me soutenir, aux côtés de mon mari.
Et l’expérience prouve qu’en étant aidée, il est possible d’accoucher normalement dans de bonnes conditions. Il faut quand même préciser que ce choix a choqué le personnel de l’hôpital, qui, malgré ce que j’avais pu dire pendant mon suivi sur mon état, n’a pas compris pourquoi j’avais accouché à l’aide de ma thérapeute.
J’ai reçu la visite de la psy du service le lendemain de mon accouchement qui m’a dit, sur un ton infiniment péremptoire et accusateur, mot pour mot « Je ne vous cache pas Madame que nous nous interrogeons encore sur la présence de votre psychothérapeute le jour de votre accouchement ». Ce sont-là des mots qui sonnent durement aux oreilles d’une jeune femme qui considérait qu’accoucher par voie basse sans perdre la tête relevait du miracle…
Pour conclure, je pense que ce qui aurait pu alerter le personnel soignant de l’hôpital, c’est cette peur permanente qui m’habitait. Les jeunes femmes autour de moi qui ont une histoire normale, n’éprouvent pas de peurs aussi violentes. Puis les jours qui ont suivi, je crois que j’étais perdue, j’avais le sentiment d’être complètement dépassée par ce qui m’attendait, cherchant tout le temps quelqu’un qui me rassure, sur qui m’appuyer. Je pense que ce qui m’a permis d’arriver à construire et à mettre au monde deux enfants, c’est le soutien sans faille que j’ai reçu de ma thérapeute, toujours présente. Et je crois que c’est ce qui manque le plus à ces femmes qui ont vécu des histoires difficiles et qui se retrouvent seules avec leurs angoisses quand elles attendent un enfant.

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